Comment DAMSO est devenu l’artiste le plus complet du game ? [Dossier]

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Ce vendredi 15 juin, Damso sort le 3ème album de sa carrière. Plus qu’un simple projet c’est un vrai événement dans le rap français. Il faut dire qu’avec son précédent opus Ipséité, le rappeur du 92i a franchi un cap pour installer sa voix et son mètre 92 dans la cour des grands du rap francophone. Car Dems (26 ans) a aussi cette spécifié : faire partie de cette scène qui a clairement placé Bruxelles et la Belgique sur la carte du pe-ra.

Actif depuis 2006, beatmaker, rappeur en groupe puis solo, récemment acteur mais aussi père d’un petit Lior (2 ans), ce succès il ne le doit pas au fruit du hasard ou à un heureux concours de circonstances, mais à un ensemble de facteurs qui démontre qu’en plus du talent, la gestion de sa carrière est essentielle pour s’installer au sommet. Décryptage des différents éléments qui font que Damso est un rappeur aussi complet que complexe.

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© Instagram de Damso

     LA PLUME   :

Son potentiel est avant tout dans sa plume et son art des images ce qui a tout de suite interpellé Booba et lui a permis de se faire remarquer en un featuring : Pinocchio (plus ou moins en même temps que l’apparition de Damso sur une compile OKLM avec le track Poseidon). Si le Duc de Boulogne a été qualifié de “Démons des images” excellant dans les “métagores” par une revue de critique littéraire (La Nouvelle Revue Française en 2003), son poulain venu du plat pays est également de cette école. Un peu moins direct, mais tout aussi cru, Damso maîtrise les mots et excelle avec son vocabulaire, les titres de ses albums Ipséité et Lithopédion poussant même ses auditeurs à s’imprégner de mots rares, peu courant dans le vocabulaire du commun des mortels. Pour autant, ses textes sont parfaitement accessibles, il suffit de voir le succès d’un morceau comme Macarena ou mieux, Maria, maria qu’il a écrit pour Kendji Girac et qui a été élue Chanson de l’année pour comprendre qu’on peut allier popularité et excellence.

  “Je pense que l’on passe plus de temps à   souffrir qu’à être heureux et ça se reflète dans mes sons.”  

Si Damso n’est pas le genre à raconter sa vie dans ses morceaux, lorsqu’il le fait ce n’est pas à moitié et il capable de se livrer à des exercices d’introspection comme cela a été rarement fait dans le rap français. Par exemple, le morceau Amnésie, extrait de Batterie faible, est un modèle du genre. Pendant les 3’34 » de son, Dems raconte en détail une relation qui s’est finie par le suicide de sa compagne, exprimant des remords à demi-mots tout en gardant une carapace de protection… Vertigineux, d’autant plus qu’il a ensuite confirmé qu’il s’agissait d’une histoire totalement vraie.

https://youtu.be/TtpqCMG63fI

Ce qui n’est pas le cas d’Une âme pour deux, autre exercice de style d’écriture. Dans ce storytelling qui rappelle des nouvelles glauques comme celles de Charles Bukowski, il est dans la peau d’un personnage qui se tape une prostituée après avoir tué son proxénète et avant d’apprendre qu’il s’agit de… sa mère. La folie est pure.

    LA MÉLODIE   :

Savoir faire de bons refrains entêtants fait partie de la panoplie quasiment indispensable dans le rap français (mais belge également) en 2018. Si certains s’y sont mis tant bien que mal, très souvent à coups d’autotune, Damso a toujours eu cette corde à son arc. Il l’explique très bien lui-même, c’est quelqu’un qui vient de la composition : “Je fais des prods moi à la base, je suis un passionné de musique, j’aime toute sorte de musique”. Il suffit d’écouter son morceau avec son compatriote Krisy, présent sur l’EP Parmi nous de ce dernier pour s’en rendre compte. Il n’a fait ensuite que progresser dans ce registre, au fur et à mesure des projets – et a su bien exploiter sa voix naturellement douce. Il a bien sûr fait usage de l’autotune avec beaucoup de talents, notamment dans le single de Batterie faible qui porte le nom de ce programme correcteur de tonalité. Et puis quand on pond un refrain comme celui de Macarena, cela veut tout dire en terme de mélodie accrocheuse. Oh la la.

     L’ENTOURAGE   :

On ne parle pas évidemment du collectif de rappeurs parisiens, ni de la série américaine. On parle des personnes de l’ombre qui travaillent avec Dems. Les beatmakers sont évidemment les plus connus parmi ces inconnus puisqu’on l’a vu bosser avec Double X, Pyroman, Twinsmatic, Ikaz Boi, Myth Syzer pour ne citer qu’eux. D’ailleurs les compositeurs sont mis en avant dans Au cœur de Lithopédion, un documentaire sortie sur la création du 3ème album dans lequel chacun raconte son travail sur le projet. On peut y entendre son Dj, Ritchie Santos, le qualifier de “bête de studio”, et toutes les interventions abondent dans ce sens. Dans ce petit film, on peut également entendre les techniciens comme les ingés sons qui ont très rarement la parole. Là encore, il travaille avec la crème de la crème, notamment NkF, considéré comme le 3ème membre de PNL pour son travail avec eux sur la production, le mix et le mastering, et qui a beaucoup taffé sur le quadruple disque de platine Ipséité.

Mais l’entourage de Damso est aussi artistique, à commencer par Booba. Celui qui l’a mis dans la lumière est considéré comme un exemple pour Dems. Avec 20 ans de carrière couronné de succès, le Bruxellois ne s’inspire pas de ce qu’il y a de pire. Mais il sait également renvoyer l’ascenseur puisqu’il a pris sous son aile nwar Angèle, la petite sœur de Roméo Elvis qui a assuré ses 1ères parties. Il a eu du flair puisque dès son 1er single, elle est devenue la chouchou des médias musicaux.

    L’ECLECTISME   :

Pour plaire au plus grand nombre, il faut savoir tout faire. Comme son mentor Booba qui passe aisément du banger de rue au tube grand public, Damso est un vrai touche-à-tout doué dans différentes ambiances. Story-telling, hymne, rythmes afro ou caribéens, pure trap : kickeur hors paire, il y a peu de styles qu’il ne maîtrise pas. D’où vient cet éclectisme ? Pris dans le milieu du rap français alors qu’il est belge, issu d’une famille plutôt bourgeoise en Afrique (père chirurgien et mère sociologue), il a ensuite connu les difficultés d’une guerre civile, la fuite et l’adaptation dans une autre culture où il se retrouvait à vivre au milieu d’une classe moins aisée. Un parcours de vie finalement peu évoqué frontalement dans ses textes, mais bien résumé en une puchline de Smog : “De gosse de riche à la rue, y’a qu’la taule qu’j’ai su éviter”. Son parcours est souvent évoqué de manière diffuse dans la complexité et la richesse de ses albums et en fait un personnage capable de s’adapter à toute situation. On peut l’imaginer autant à l’aise en bas d’une tour que dans une soirée de l’ambassadeur. Mais pour atteindre ces niveaux d’excellence, le Mc et rappeur William Kalubi est forcément aussi un taffeur doté d’un goût prononcé pour le perfectionnisme !

  “Je pense que l’on passe plus de temps à   souffrir qu’à être heureux et ça se reflète dans mes sons.”  

    L’ESTETHIQUE  :

Les clips étaient peut-être le point faible de Damso à ses débuts. Alors que musicalement il semblait largement au-dessus du game, ses vidéos – bien réalisées et soignées manquaient peut-être du grain de folie et de la personnalité si marquée de l’artiste. Ça c’était avant la sortie de Mosaïque solitaire, véritable claque visuelle et extrait tardif d’Ipséité. Dans la peau d’un tueur de sang-froid, Dems élimine ses ennemis et multiplie les symboles et les plans marquants, faisant prendre un virage tranchant à sa vidéographie. Le 1er extrait de Lithopédion, Smog, est dans cette même veine.

Mais l’esthétique d’un artiste ne s’arrête pas à ses clips. Pochettes d’albums, photos postées sur Instagram et merchandising : tous ces éléments sont longuement réfléchis et soignés dans les moindre détails pour éviter toute faute de goût. Par exemple ses textiles portant son logo ont été vendus dans un pop-up store dans les quartiers chics de Bruxelles et Paris tandis que sa marque Rosemark… est toujours en cours de confection !

Pour le moment, le sans-faute est assuré… à l’exception peut-être de la cover sa 1ère mix-tape !

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    UNE IMAGE PROPRE   :

“Nul n’est prophète dans son pays“ dit le dicton qui pourrait s’appliquer à Damso. Si son album à succès a bien atteint le disque d’or en Belgique, c’est aussi là-bas qu’il s’est retrouvé au cœur de polémiques. Dems pensait avoir franchi un cap en étant choisi pour être l’auteur et l’interprète de l’hymne pour encourager les Diables Rouges lors de la Coupe du monde de football 2018. Il a vite déchanté. Des pressions d’associations féministes ont poussé la fédération à le retirer du projet, mettant en avant certains textes explicites de Dems. Mais comme il l’a dit lui-même au média belge DH : “Parler de sexe ne signifie pas être sexiste« . Il suffit pourtant de se déplacer en concert ou voir ses fans sur les réseaux sociaux pour voir que William a une part importante de public féminin. Il a également eu l’intelligence de toujours réagir avec légèreté et humour à ces polémiques, en utilisant l’ironie et en ne tombant jamais dans la haine ou l’énervement. Et puis avoir une belle gueule ça aide, et Damso l’a.

  “Parler de sexe ne signifie pas
être sexiste.”

Il est également bien apprécié du rap game et malgré sa proximité avec Booba il n’a jamais été impliqué dans un de ses nombreux clashs. Il a même tourné dans un film avec JoeyStarr, ennemi reconnu de B2O. Il a également déjà collaboré avec d’autres têtes d’affiches comme Lacrim, Vald ou encore Kalash, avec toujours le succès au rendez-vous. Son image d’artiste “nwaar” à bon fond est renforcée sur ses réseaux sociaux. Il a plusieurs fois posté des vidéos de son fils, ce qui est beaucoup trop mignon pour détester le papa de 26 ans.

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    LA SCÈNE   :

Autre point faible des débuts qu’il a perfectionné à force de travail : la scène. Tous les rappeurs n’ont pas un don inné pour se produire devant une large audience et certains préfèrent l’intimité du studio. Ce n’est pas pour autant qu’il a choisi de négliger les concerts, bien au contraire. Plutôt statique et interagissant peu avec le public, Dems s’est peu à peu découvert et dévoilé. Comme avant de passer en cabine, il boit un thé avant de monter sur scène pour sa voix. Et puis derrière, il y a plus de mouvements, plus d’échanges, plus de folie. S’il ne fait pas encore partie des monstres de scène du rap game, sa présence dans de nombreux festivals cet été 2018 montre l’engouement du public pour voir le phénomène en live.

    LA COMMUNICATION  :

En 2018, un artiste ne vend pas qu’une musique mais également un personnage et des concepts qui, dans son car, poussent les fans à la réflexion. Et ça Damso l’a bien compris, et c’est le roi pour rendre fou son propre public, créant du désir en le frustrant comme il le fait depuis des années maintenant avec la mystérieuse mix-tape QALF. Il lui est régulièrement arrivé ces derniers mois de lâcher des morceaux exclusivement sur ses réseaux sociaux avant de les supprimer quelques heures plus tard. Tous ont fini bien après sur les plateformes de streaming.

Pour ses albums, il décide d’être avare en extraits : rien avant la sortie d’Ipséité, il a attendu le jour J pour balancer 2 clips. Pour Lithopédion, il a été très généreux en lâchant un 1er extrait à 3 jours du 15 juin.

L’annonce de cet album a été riche en rebondissements : pour annoncer le titre, il avait fait glisser une image subliminale dans une interview donnée pour Alohanews. Ça a ensuite été la chasse aux indices pour découvrir la moindre information et ses fans sont devenus de vrais théoriciens plus forts que Murder et Scully. Et l’effet est réussi puisque chacun de ses posts est décortiqué et à l’origine de vrais buzz.

Tous ces éléments réunis en une personne font de Damso un artiste à part entière, unique et complet. Si tout n’est pas parfait dans son œuvre, il semble toujours vouloir tendre dans cette direction tout en restant instinctif. Un savant mélange qui pourrait s’arrêter à tout moment, Dems se demandant si cet album ne serait pas le dernier.