6LACK : « Avec Khalid et Ty Dolla $ign, on a fait […] un boys band en 2018 !” [Interview]

6lack interview

Depuis quelques années la scène R&B américaine s’est beaucoup transformée. Entre l’arrivée de l’auto-tune et la sensibilité qui s’est ancrée chez les rappeurs, le statut des chanteurs a évolué. Ils ont dû partir dans d’autres sonorités, tout en continuant de faire des ponts avec le rap pour survivre. 6lack fait partie – à 26 ans – de ceux qui ont la culture rap, tout en faisant parler la douceur de leur voix au naturel…

Après des années de galère dans l’industrie, le natif de Baltimore a pu sortir en 2016 FREE BLACK, le projet qui l’a révélé au grand jour. Après quelques collaborations éparses, il a publié East Atlanta Love Letters, le projet de 14 tracks qui doit mettre sa carrière sur orbite… Rencontre avec Ricardo Valdez Valentine a.k.a 6lack lors de son dernier passage à Paris, pour évoquer son enfance, son parcours, ses albums et… le port de la casquette !


  “Avec Khalid et Ty Dolla $ign, on a fait ce que les gens peuvent attendre d’un boys band en 2018…”

R.A.P. R&B : Tu es né à Baltimore, mais tu as bougé à Atlanta à l’âge de 5 ans. Tu retiens quoi de ton enfance ?

6lack : Je viens d’un quartier plus dur que les autres. Mes parents sont de Baltimore, mais on a dû bouger vers un endroit où il y avait plus de possibilités de s’en sortir. On est donc parti de Baltimore vers Atlanta pour avoir plus d’opportunités. Ensuite ma jeunesse, c’est pas mal de changement d’écoles, traîner au quartier, rapper, quelques embrouilles, mais j’ai vite compris ce que je voulais faire, et je me suis trouvé.

R.A.P. R&B : Comment t’expliques qu’aujourd’hui Atlanta fasse partie des places majeures de la musique ?

6lack : Je pense qu’il y a une certaine fierté à venir d’Atlanta, et on veut promouvoir notre son et notre culture dans le monde. Je ne sais pas, il y a une énergie à tous les coins de la ville, tu l’entends chez les gens qui en viennent. Je ne peux pas vraiment l’expliquer, c’est comme le fait que l’industrie cinématographique explose à Los Angeles actuellement. Dans le son, il y a eu New-York, Los Angeles, la Bay Area et Atlanta. Il y a toujours du changement dans les endroits majeurs de la musique et il s’avère qu’en ce moment c’est Atlanta !

R.A.P. R&B : Tu a été quel genre d’étudiant ?

6lack : Au début, j’étais ce genre d’élève qui n’avait que des bonnes notes, c’était juste facile pour moi de me souvenir des choses, j’avais une bonne mémoire. En vieillissant, j’ai juste réalisé qu’honnêtement je m’en foutais. C’était genre : “Ça, je le sais… mais qu’est-ce que ça me soûle !”. Donc mes notes ont commencé à baisser. En fait, j’étais déjà plus dans l’écriture qu’autre chose. En y repensant, évidemment que l’éducation est une chose importante, mais savoir qui tu es, est tout aussi important que le bizness et toutes ces choses incontournables que tu dois connaître en tant qu’adulte. Et pourtant, souvent c’est pas quelque chose qu’on nous apprend. Et à l’école, c’était juste algèbre 1, 2, 3, 4 [les différents niveaux de maths au lycée, Ndlr]. Mais quand tu deviens adulte, tu ne réutilises jamais l’algèbre. En fait, tout a commencé pour moi comme ça devait commencer, puis les choses ont évolué. Grandir à Atlanta, traîner dans différents quartiers te permettent de rencontrer des gens et d’évoluer par toi-même. La ville d’Atlanta, ça dépend de là où tu grandis, ça peut vraiment être le mauvais endroit au mauvais moment. Et après quelques situations, comme la perte d’amis, tu te demandes ce que tu veux faire : rester et risquer de perdre la vie un jour ou partir d’ici ?

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R.A.P. R&B : C’est quoi le 1er souvenir musical de ton enfance ?

6lack : Mon 1er souvenir musical est à 4 ans quand j’ai enregistré mes premières phases sur un son. Je disais que quand je grandirai, je deviendrais quelqu’un. Et c’est à peu près tout…

R.A.P. R&B : T’as toujours voulu être un chanteur ?

6lack : Quand tu es enfant, tu ne sais pas vraiment. Ces 1ers mots sur ce son, c’était juste les prémices de ce que j’allais faire. Ce n’était pas que je voulais être célèbre ni riche ou quoi que ce soit, je savais juste que je voulais faire la différence.

R.A.P. R&B : A propos de compétition, de se démarquer… Quand tu étais jeune, tu as fait des battles de rap. Quel souvenir gardes-tu de cette époque ?

6lack : L’époque des battles de rap représente la majeure partie de mes années au collège et lycée. C’était juste une façon pour moi de m’exprimer d’une manière différente. J’étais un enfant plutôt réservé. C’était une chance que j’ai eue de pouvoir m’exprimer, de montrer les différentes facettes de ma personnalité et de me comparer aux autres. La compétition ne te donne pas seulement envie d’être meilleur que les autres, mais aussi d’être meilleur que tu l’étais la veille. J’en ai fait au collège et lycée, et je ne me rappelle pas en avoir perdu un seul.

R.A.P. R&B : C’est vrai que tu as déjà affronté Young Thug dans ces battles ?

6lack : En fait, c’était pour le tournage d’une vidéo. C’était l’époque où je tournais des vidéos sur ce que je faisais en ville avec mes gars, dont le rap. Peu importe ce qu’il y avait dessus, c’était juste un autre moyen de m’exprimer. A cette période à Atlanta, t’étais obligé de te montrer et de t’entourer des gens qui faisaient le plus parler d’eux. Donc c’était un tournage d’une vidéo, j’étais juste en train de rapper, et c’était bien avant que Thug soit celui qu’il est aujourd’hui. Et les mecs avec qui il trainait avant, les Rich Kidz, étaient les mecs du moment alors que Thug était un peu en retrait. Mais dans la vidéo tu vois que Thug se démarque, à l’époque déjà, il savait qui il était.

  “L’éducation est une chose importante, mais savoir qui tu es est tout aussi important…”   

R.A.P. R&B : Comment t’es passé de kickeur en battles à chanteur ?

6lack : J’ai compris que les battles étaient limités, et après avoir regardé mes rappeurs préférés, je voulais juste trouver une façon de faire différente pour ne pas me limiter, ou être obligé de mettre fin à ma carrière tôt parce que je m’étais concentré juste sur une seule chose. Donc j’ai arrêté les battles de rap, j’ai pris ce que j’y ai appris, et j’ai compris comment le transformer pour en faire des morceaux. C’était juste le temps de faire une transition. J’ai compris que j’avais assez progressé, et je voulais passer à autre chose. Les gens me disaient : “Mais tu sais chanter !?”. J’ai répondu : “Je crois”…

R.A.P. R&B : Et tu as appris à chanter par toi-même ?

6lack : Ouais. A force d’écouter de la musique, de reprendre des choses des autres, dans mon coin, j’ai réalisé que je pouvais le faire en étant seul. Quand tu es au studio avec d’autres personnes, parfois tu as peur d’essayer des choses que tu ferais pourtant si tu étais seul. J’ai fait ça pendant des années jusqu’à ce que je trouve ma voix, et me prouve que je n’avais pas besoin de faire du traditionnel ou ce que d’autres faisaient déjà.

R.A.P. R&B : D’où vient ce surnom de 6lack et pourquoi l’écrire avec un 6 ?

6lack : On m’appelle comme ça depuis le collège, et l’écrire ‘6.L.A.C.K’ est en fait une combinaison de mon quartier dont le code était aussi le 6 et d’un chiffre important dans ma vie et qui s’est retrouvé partout où j’étais. Je suis né le 6ème mois, je regardais toujours ma montre quand il était 6h24… Ce chiffre signifie vraiment quelque chose pour moi. Le 6 me représente vraiment moi et tout ce que je suis.

R.A.P. R&B : Les gens sont un peu perdus sur la façon dont il faut prononcer ton nom…

6lack : Ça ne me dérange pas vraiment. Peu importe comment tu le prononces tant que les salles de concert sont remplies, que le merch’ se vend ou que la musique bat des records. Ce n’est pas vraiment important la prononciation !

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R.A.P. R&B : Tu as signé dans un label en 2011, mais tu n’as rien sorti avant 5 ans. Que s’est-il passé durant cette période ?

6lack : J’étais signé dans un label indépendant et nous n’avions pas du tout la même vision. Donc j’ai dû me sortir seul de ce deal et trouver un endroit où je pouvais être moi-même, en toute liberté, et m’entourer de personnes qui croient en moi, en ma vision et en ma musique. De 2011 à 2014, j’étais dans ce label et j’apprenais la musique en ne pouvant pas en faire dans de bonnes conditions. Je prenais ce que je pouvais à cette époque et travaillait mon art. En 2014, je me suis enfin sorti de tout ça et je me suis retrouvé dans un labrl où je pouvais être m’épanouir…

R.A.P. R&B : D’où le nom de ton 1er projet : FREE 6LACK

6lack : Oui, c’est une des raisons, j’étais libéré de mon label. J’étais aussi libéré du fait de me prendre la tête, libéré de mes relations et je pouvais aller de l’avant.

  “Je ne pourrais jamais faire de la musique qui n’est pas influencée par le son d’Atlanta…”   

R.A.P. R&B : Quels souvenirs gardes-tu de ce projet ?

6lack : Les souvenirs que je garde de FREE 6LACK… Ce sont surtout les moments de sa conception. J’étais resté à Los Angeles pour la 1ère fois pendant aussi longtemps. Je pense que les gens vont là-bas et perdent pied parce que c’est ensoleillé, c’est festif, il y a des meufs, de la drogue. Je me suis juste enfermé en studio et me suis entouré d’amis. J’étais en studio de 14h à 2h du matin, chaque jour. Parfois, j’enregistrais tout ce qu’il se passait, mais surtout je me suis créé un bon environnement pour faire ce que j’avais à faire. Parfois, j’étais tellement éprouvé et fragile mentalement, que je me couchais dans le studio, me levais et retournais enregistrer. Le processus créatif était intense, mais je le ne voyais pas comme ça à l’époque. Je me disais juste : “c’est ce que tu dois faire”. Ça n’aurait pas pu se passer autrement. J’ai travaillé tellement dur pour être dans ce studio, et pour travailler sur ce projet. Je pensais que ce projet allait changer ma vie et à la seconde où il est sorti, ça a changé ma vie !

R.A.P. R&B : Le hit de cet album, c’est Prblms. Tu peux nous dire quelques mots sur ce morceau ?

6lack : Prblms représentait juste de ce que je traversais à l’époque. C’est plus moi en train de parler que de chanter ou rapper, j’étais en mode : “Laisse-moi te raconter ce que j’ai vu, ce que j’ai vécu, ce que j’ai connu”. Et je l’ai mis dans un morceau. C’était intense et quand j’ai commencé à écrire le morceau, je n’ai pas voulu m’arrêter avant de l’avoir fini.

R.A.P. R&B : T’es un chanteur, mais on sent quand même une influence trap dans ton son… c’est tout simplement parce que tu es d’Atlanta ?

6lack : Oui, carrément, ça vient d’Atlanta. Je fais quelque chose de plus introspectif et personnel que la trap, mais c’est la musique de mon environnement. Il y a différentes sortes de trap, de la trap dansante à celle de T.I. Et je pense que je ne pourrais jamais faire de la musique qui n’est pas influencée par le son d’Atlanta, que ça soit la production ou la mélodie.

R.A.P. R&B : Et sinon, ce n’est pas trop dur d’être un chanteur à l’heure où les rappeurs ont l’autotune pour chanter ?

6lack : Non, vraiment pas. Quand tu réalises que le but n’est pas de chanter comme quelqu’un d’autre, mais de savoir utiliser ta voix comme personne, tout devient facile. J’ai aussi réalisé que j’étais capable de performer et de sonner pareil sur scène qu’en studio. Quand tu te présentes sur scène, les gens peuvent être déçus s’ils s’attendaient à quelque chose que tu ne leur donnes pas en live. J‘ai transformé l’album en un show live avec une batterie, un clavier et un Dj, avec des nouveaux éléments qui améliorent l’expérience.

R.A.P. R&B : Toi, Khalid et Ty Dolla $ign êtes un peu les derniers survivants des chanteurs de refrain de rap. C’est ce qui vous a poussé à faire un single ensemble ?

6lack : Ouais, Khalid c’est mon frère. Il y avait ce son qu’il m’a fait écouter, que j’adorais et quand on j’ai posé ma partie, on s’est dit qu’il manquait quelqu’un. Ty complétait bien le trio parce que c’est un incroyable songwriter, son couplet est génial. Tous les 3, on a fait ce que les gens attendent d’un boys band en 2018 (Rires) !!!

R.A.P. R&B : Vous avez prévu un projet commun ?

6lack : Ça serait vraiment dar si on le faisait ! Je ne sais pas si c’est réalisable, mais c’est quelque chose qu’on peut espérer, ça serait vraiment lourd.

R.A.P. R&B : Tu as sorti ton 2nd projet East Atlanta Love Letter. En quoi est-il différent du 1er ?

6lack : FREE 6LACK était plus un résumé de ce que j’avais traversé dans ma vie alors que ce projet présente ce que je suis et ce que je vis aujourd’hui. En 2 ans, je suis passé d’un artiste à la rue, qui se cherchait, à ce que je suis aujourd’hui. Je veux que les gens sachent ce que je ressens aujourd’hui, et ce que je traverse.

R.A.P. R&B : Près de 2 ans entre 2 projets, ce n’est pas trop long dans l’industrie musicale aujourd’hui ?

6lack : Non, c’est trop rapide même. Je suis parti en tournée, ça m’a pris un an. Le temps que faire quelques petits trucs et ça fait déjà un an et demi qui sont passés. Pour un artiste, je n’ai vraiment pas l’impression qu’il s’est passé trop de temps. Ma fille a désormais 1 an et demi, donc je dirai que c’est surtout cette année est vraiment passée trop vite (Rires) !

  “En 2 ans, je suis passé d’un artiste à la rue, à ce que je suis aujourd’hui…”   

R.A.P. R&B : Un mot sur les invités : Future, J. Cole, Khalid et Offset ?

6lack : Vous avez écouté… Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai l’impression que mon projet donne à ces artistes l’occasion d’être plus personnels et de dire des choses qu’ils ne disent pas sur les leurs. C’est un espace dans lequel ils peuvent dire ce qu’ils veulent.

R.A.P. R&B : Pour finir… pourquoi portes-tu TOUJOURS des casquettes ?

6lack : Oh, j’aime bien les casquettes. Quand j’ai trouvé mon nom, je portais mes casquettes à l’envers et j’écrivais 6LACK sur le côté. Ça devait être en dernière année de primaire, j’avais l’air vraiment cool avec. Aujourd’hui, la différence, c’est que je ne pense plus avoir besoin de mettre mon nom sur ma casquette.