SOFIANE : TOUT LE MONDE EN PARLE ! (L’INTERVIEW)

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“Sortir d’où j’étais, […] c’était impossible, alors je l’ai fait”, clame d’un ton rageur Sofiane dans Ça bicrave la mort. Il faut dire qu’en l’espace de quelques mois, le Mc est passé du stade de rappeur blacklisté à homme providentiel du rap game, le tout grâce à #JeSuisPasséChezSo, une série de freestyles filmés dans différents quartiers de France. Aujourd’hui signé en maison de disques, et un premier album en major, Fianso savoure cette revanche sur un parcours parfois sinueux. Une trajectoire unique dans laquelle il se replonge pour R.A.P. R&B, distillant au passage une flopée d’anecdotes inédites…


 

A ma période dalleux de rap, j’allais dans la cité des rappeurs. J’allais à Vitry, je cherchais Rohff, j’allais aux Pont-de-Sèvres, je cherchais Booba…” 

R.A.P. R&B : Tu le dis en interview, aucun rappeur n’est ton père. Ton père, c’est Abdel-Kader, il habite à Aulnay-sous-Bois. C’est là que toi tu vois le jour ?

Sofiane : Je suis né à Saint-Denis, j’ai vécu là-bas, après à Noisy-le-Sec, à Stains. Ensuite Clichy et Blanc-Mesnil. Je suis arrivé à 13 ans là-bas. A ce moment, je suis un enfant de bosseurs, mes parents sont de grands bosseurs. Ils sont se brisés le dos pour que je sois un peu grassouillet. J’ai eu l’opportunité de vivre dans des cités, dans des pav’. Après dans des endroits pas très nets. Au tout début, je ne suis pas dans une grosse cité à Blanc-Mesnil donc c’est pas évident. Beaucoup de bagarres. Mais je rencontre vite Nock-pi, Kala. On devient Les Affranchis, on monte un groupe, j’ai 12, 13 ans. Je m’appelais Luke à l’époque.

R.A.P. R&B : Le côté bagarreur dont tu parles, c’est quelque chose qui revient beaucoup dans tes textes. D’où ça te vient ? Dans Lettre à un jeune rappeur, tu parles de 13 bagarres en 20 jours…

Sofiane : C’est mon record, j’ai pas fait mieux (rires) ! Il faut savoir un truc quand on parle de bagarres, c’est que je ne les ai pas toutes gagnées. J’ai pris des grosses pèches, j’en ai des séquelles jusqu’à aujourd’hui. J’ai pas de grand frère, je suis l’ainé. Donc voilà, tu arrives dans une ville, ça teste. Je suis de la génération des grands tête-à-têtes moi, avec tout le quartier autour. On est de la génération des descentes. A l’époque, c’était des bagarres de 100 contre 100, 200 contre 200. Je me suis fait mes meilleurs potes comme ça. Parce qu’on se respectait. J’ai fait pas mal de boxe aussi pendant longtemps. Mes meilleurs souvenirs de bagarres, c’est quand je me battais avec les grands. Parce que là, t’es pas obligé de gagner. Juste, tu mets une belle pèche, t’es un bonhomme. C’était une autre génération, celle de la dépouille. Moi, j’avais un cutter rouillé, comme ça je me disais que si je touchais quelqu’un il allait attraper le tétanos (rires) !

R.A.P. R&B : Tu penses que ça joue dans ton approche du freestyle qui est presque guerrière, bestiale ?

Sofiane : Sûrement. On avait personne pour nous ramener faire des freestyles donc c’était toujours au rentre-dedans. Tu arrives, on t’ouvre la cage et tu te débrouilles. Il faut faire en sorte qu’on parle de toi. Donc effectivement, dès fois, j’étais borderline, je me suis cramé. Il y a des freestyles qui sont partis en bagarre en sortant. Celui qui a failli vraiment me cramer, c’est le freestyle de la Booska-Tape (La compilation sortie par le site Booska-P en 2012, Ndlr). Il y a un freestyle qui a été coupé, censuré. On était 4 autour de la table (Still Fresh, S.pri Noir et Fababy, Ndlr) à Skyrock et eux, ils avaient un truc préparé. Fababy faisait un refrain entre chacune de leur partie. Quand moi, je demande de changer la prod et que lui dit : “laisse la prod”, c’est que c’est son couplet. Moi, je le prends en disant : “Ah, tu joues avec moi, ok”. Ce soir-là, je suis avec toute l’équipe, on a rendez-vous pour une bagarre dans le 94 à Ivry donc on est tous chauds. Et je suis parti en sucette. Les radios, des manageurs, même Booska-P, tout le monde m’a dit : “t’as déconné !” Quand j’étais rentre-dedans en freestyle, c’était pas contre la personne. C’était plutôt : viens on se tape et on va leur donner un grand spectacle. Je me souviens d’un freestyle Lino/Rohff, les 2 ne se font aucun cadeau. Si t’as pas peur du mec en face de toi, tu ne te surpasses pas. Le freestyle, c’est pas que le texte, il y tout un ascendant psychologique qui se travaille. Je te donne un truc tout con : à la 8e mesure, tous les rappeurs lèvent les yeux. En général, c’est là où il y a la punch parce que c’est la fin de la boucle. Au moment où le mec envoie sa punch, il va lever les yeux pour voir si tout le monde le regarde. Là, moi, je vais être au téléphone ou je vais pas le calculer, regarder ailleurs. Et à ce moment-là, il y a 80% de chance qu’il se rate sur la 9e mesure. Dès qu’il a bafouillé, il a perdu. Quels beaux clients que ceux qui sortent leur téléphone pour lire (Rires). Ah bon, t’as pas fait tes devoirs, toi et tes 4 disques de platine, on va vous régler juste pour le plaisir !

R.A.P. R&B : Revenons à tes débuts dans le rap. Parle-nous de ces photos, du Sofiane de l’époque ?

 

Sofiane : Jésus-Christ la photo que t’as mise ! Cette veste qui n’était pas à moi (Rires) ! Bah maintenant, j’ai des cheveux. La boule, c’est terminé pour toujours et les vestes comme ça aussi. Tout est terminé ! Je me souviens de ce titre, c’était Avis à mes frères de France, on a fait ça dans les rues autour de Gare du Nord. C’était mon 1er clip avec un vrai clippeur, Makram. Abdel (son producteur de l’époque, Ndlr) l’avait pas payé et Makram me l’a donné quand même. Bon souvenir. C’était en 2008. C’était mon disque Première claque. Il a été annoncé en 2007 chez Satellite, il est sorti avec 8 mois de retard donc en 2008. Pressé à 900 exemplaires, dispo uniquement à la Fnac d’Aulnay. Ensuite, il y a eu La vie de cauchemar, annoncée en 2009 sorti en 2010 avec 9 mois de retard. Blacklist sort en janvier 2012 sur I Need Money (sa propre structure, Ndlr). Blacklist 2 sort à l’heure en 2013…

Elle était belle, c’était une chanson que j’avais écrite
pour La Fouine à la base…” 

R.A.P. R&B : Après cette période chez Karismatik justement, il se passe quoi ?

Sofiane : C’est la période où je commence à faire des vidéos avec Mister You, à l’époque où il avait son gros buzz. C’est la période où on traînait tous ensemble avec Seth, Lacrim, You, Alk. On était tous copains et le buzz de Mister You était nucléaire donc on se collait un maximum. C’est la période où je fais aussi un pseudo début de buzz. Après, on sort Blacklist et Elle était belle en 2012. Là, je me structure, on monte des studios à Ivry. Je monte la société I Need Money, la société d’éditions INM Publishing. Je commence à devenir auteur à droite à gauche. D’ailleurs, Elle était belle, c’était une chanson que j’avais écrite pour La Fouine à la base.  Au dernier moment, mon équipe m’a convaincu de la garder pour moi. C’est une période où je me bats en indé avec Blacklist 1, mais j’ai un succès d’estime plus qu’un succès commercial. Juste derrière, on fait Blacklist 2 avec Believe en 2013.

R.A.P. R&B : Quand on évoque cette période de ta carrière, après Blacklist 2, on parle souvent de traversée du désert… C’est pas vraiment le cas ?

Sofiane : Non, au contraire. C’est le moment où j’ai des enfants, je commence à investir. J’achète une maison pour moi, ma femme, mes enfants. Je fais des barbecues, je passe la tondeuse donc tu te doutes bien que le rap, c’est loin dans ma tête. Mais je suis toujours en contact avec Tefa, il fait bossé mes éditions. Lui et Merkus vont me convaincre de revenir. On va faire le clip Rapass. Mais c’est pas sur ça qu’on m’attend. Il y a plein de codes dans ce clip qui me ressemble pas du tout, les meufs, le clinquant. Je m’assoie devant Tefa, je lui dis que j’ai un concept qui trotte dans ma tête : #JeSuisPasséChezSo un peu comme Je suis passé chez Sosh. On se lance sur une série de 10 freestyles et on regarde ce que ça fait. Le concept, c’est de suivre nos pires envies, nos plus gros délires. Quand on s’assoit et qu’on se dit qu’on va tourner à la Castellane, une des cités les plus chaudes de France, avec des terrains qui tournent le plus en France, c’est un défi pour nous !

R.A.P. R&B : Dans le visuel à partir de là, on voit beaucoup d’armes. A une période, tu étais plus mainstream et là, tu fais ce retour avec cette image. Ça paraît paradoxal…

Sofiane : Moi, les chansonnettes, j’aime ça. Je me suis dispersé à un moment. J’avais des facilités et j’ai voulu étaler ma palette. C’était une erreur, j’ai perdu les gens. Je me suis arrêté et je me suis dit : qu’est-ce que tu fais le mieux dans tout ça ? En chansonnette, il y a des gens aujourd’hui qui font ça mieux que moi comme Lartiste par exemple. J’ai pas envie d’aller sur son terrain. Le fait de ramener les armes dans les clips, de ramener des vrais quartiers, des vrais gens, c’est pas pour donner des leçons. C’est pour montrer la réalité. Tu te rends compte que, quand tu montres vraiment les choses, même les vrais mecs de rue reculent. Et c’est archi cohérent avec celui que j’étais avant. Les gens savent que je suis comme ça, que je fréquente des gens comme ça. Mais c’est pas pour autant qu’on va pas à la pêche le dimanche. On n’est pas dans le sur-jeu, des fois, on en enlève. Lors du tournage de Tireurs dans la ville, il y a beaucoup de trucs qu’on n’a pas mis. Il y a un mec qui s’est fait schlasser juste à côté de la caméra. Le mec a un trou énorme, moi et les frérots, on est en train d’appuyer sur la plaie, les pompiers arrivent. A ce moment, la caméra est là. Le mec venait de se faire planter juste avant, en marge du clip. Si je veux vraiment, je filme, mais il y a des choses qu’il ne faut pas faire. Comme il y a certains visages qu’on montre pas.

R.A.P. R&B : Revenons sur 93 Empire, malgré le grand nombre de guests présents dans le clip, il n’y pas Fababy, ni Sadek…

Sofiane : Sadek, il a été invité. Je pense qu’il avait des obligations, ou qu’il ne voulait pas venir. J’ai fait un pas vers tout le monde, j’ai même appelé Sefyu. Tout le monde. Effectivement, Fababy, je ne l’ai pas appelé, il avait rien à foutre là-dedans. Si je ramène Fababy au clip, la moitié du clip part. Tu crois que je vais appeler Alpha 5.20 ou Kaaris, et leur dire qu’il y a Fababy. Tu crois qu’ils vont venir ? Quand c’était ton tour, t’as joué au con. Quand tu étais au top avec La Fouine ou Team BS, tu n’es pas venu chercher le 93. Tu as dit : t’es le boss du 93 copain !? Ça veut dire que le 93 pour lui ne représente pas ce qu’il représente pour nous. Le pire, c’est qu’on était tous avec lui au début. C’est pas un problème humain, c’est qu’en terme de musique, je ne vois pas le bénéf.

Effectivement, Fababy, je ne l’ai pas appelé,
il avait rien à foutre là-dedans.…” 

R.A.P. R&B : Autre gros dossier, la phase dans l’épisode 10 sur Booba : “Je connais des mecs qu’ont 10 fois l’oseille à Booba.” Tu savais que ça allait faire parler…

Sofiane : Je l’écris, je la fais écouter. 80% de mon entourage me demande de l’enlever. Les gens du métier me demande de l’enlever. Evidemment Tefa me demande de la laisser. A un moment, je me laisse convaincre, je l’enlève. Au lieu de Booba, je mets “Zlatan” : Je connais des mecs qui ont 10 fois l’oseille à Zlatan. Je ramène le morceau à la cité, ils me disent : quand même l’oseille à Zlatan… Même si tu connais des gros voyous, voilà. La veille de la sortie, je remets Booba. C’est pas du tout une pique, je savais que ça allait faire jacter. Je cite beaucoup de monde dans mes morceaux. J’ai pas de complexe à parler des rappeurs. Booba, c’est quelqu’un que je ne connais pas, c’est un bon client. Tu l’attaques, il répond pas et s’il répond, t’as gagné. Finalement, il est comme je pensais, joueur. Et moi aussi. J’ai créé un débat dans ses supporters, finalement ce sont ses supporters qui m’ont défendu contre d’autres supporters à lui. La polémique s’est arrêtée vite fait.

R.A.P. R&B : Dans ton parcours, on t’a vu très proche de Rohff à une période… quelles étaient vos relations ?

Sofiane : La vraie histoire ? La vraie anecdote, c’est que je suis niqué à Rohff depuis tout petit. Je pense qu’avec Kery James, c’est LE rappeur qui a le plus marqué ma jeunesse. A ma période dalleux de rap, j’allais dans la cité des rappeurs. J’allais à Vitry, je cherchais Rohff, j’allais aux Pont-de-Sèvres, je cherchais Booba. Chez nous, on n’a pas d’anciens du rap pour nous tenir par la main et nous emmener dans les radios. J’allais à Skyrock, je me suis arrangé avec un mec du standard de Difool, il m’avait mis un pass, je pouvais rentrer quand je voulais. Au moment où j’ai moyen de mettre une pseudo stratégie pour atteindre Rohff, je rencontre un mec qui bosse avec lui. J’ai moyen de lui faire écouter un CD de compos. Je mets 5 instrus sur le CD et dedans je glisse Aller-Retour. Le lendemain, il m’appelle, il me dit : “Hey, t’as mis un son à toi dans le disque.” Je dis que “non, ou alors, j’ai pas fait exprès.” Le gars me dit : “Rohff a kiffé, il veut te voir ce soir au studio.” De là, on se rencontre, l’humain passe directement. On fait quelques dates ensemble. A ce moment-là, je suis à mon maximum. Je traîne avec Housni, le rappeur que j’écoute depuis tout petit. Mais après, il n’y avait pas de calcul. Il fait ses albums, il ne m’invite pas, je fais mes trucs, je ne l’invite pas forcément. Quand tu es en face de ce genre de rappeur, ça vient d’eux, ça ne peut pas venir de toi. Peut-être que oui, j’ai attendu après ci ou ça, mais pas plus que ça. Mais tranquille. Beaucoup d’humain. Et puis quand on est posé avec lui, on parle beaucoup plus de telle équipe qui a fait ça que de comment je dois faire pour mon disque. C’est beaucoup plus humain que rap.

R.A.P. R&B : Tu as finalement signé sur le label Capitol d’Universal, où va sortir l’album Bandit saleté. Cette signature en maison de disques représente quoi pour toi… une fin en soi ?

Sofiane : C’est une concrétisation. On m’a donné le droit de jouer mon match, à moi de mettre mon but. Je veux être un artiste rentable. J’ai un long parcours en indé, je sais ce que ça coûte la musique, c’est un sport de riche. Je réduis tous les coups de production. Musicalement, j’ai aucune obligation. Le plus gros défi, c’est de faire mon album sans réfléchir : il faut créer l’accident et si on part en tonneau, c’est pas grave. Je me souviens de ce que me disait Sinik à l’époque où il voulait me signer : “Le meilleur, c’est ce que tu es en train de vivre. Quand tu seras en haut, tu te rappelleras de cette période et tu verras que c’était les meilleurs moments.” Il était un peu isolé de ses amis, de ses proches. Il m’a dit aussi : “Réussir tout seul, ça pue la merde. Ne le fais pas tout seul. Quitte à ce que ça te coûte un peu d’oseille de faire croquer des potes, pas grave. Être dans une loge ou une chambre d’hôtel tout seul, c’est naze.” Il a complètement raison. Et puis, il me faut des témoins.

R.A.P. R&B : Enfin, pourquoi avoir choisi de citer Marion Maréchal-Le Pen dans l’album Bandit Saleté (sur le track Marion Maréchal)… Est-ce une façon de mettre un pied en politique ?

Sofiane : Je m’en fais une cible de choix. On va la faire chier cette bonne femme. Je veux un #LoveMarion en TT avant la fin de l’année. Je veux lui dire, nous, on t’aime, pourquoi tu ne nous aimes pas ? J’ai pris des positions, sur Adama Traoré. Je me sens concerné. Au bout d’un moment, le rap lisse c’est pas pour moi. Mais c’est du rap social, pas politique. J’ai des opinions politiques, j’ai une carte d’électeur, mais chaque chose en son temps. J’estime pouvoir défendre un discours audible de tous, mais il y a tout un côté porte-parole que je ne veux pas avoir.

 


LA BLACKLIST DE SOFIANE

Alors qu’il continue son tour de France des quartiers pour défendre ses projets, c’est un tour de France musical que nous offre Fianso en nous dévoilant le côté obscur de sa playlist, ses 5 morceaux du moment (au moment de l’interview)…

  1. Bakyl, son dernier freestyle sur Daymolition
  2. Mac Tyer, 93 se débrouille
  3. YL, Trafficanté
  4. Kalash Criminel, Carré VIP
  5. GLK, En bas de la tour et sa série de freestyles Bandito
  6. Hornet La Frappe, Gramme 2 peuf